Exhibition Text 10. 2013

“Offscreen”
Karine Tissot

9 500 euros, c’est beaucoup et c’est peu d’argent. 9 500 euros pour des vacances, c’est toutefois un joli budget. Au choix, vous pourriez aujourd’hui acheter une caravane tout confort et envisager de nombreux voyages avec, ou louer un domaine d’exception en Bourgogne pouvant contenir jusqu’à 65 personnes pour 7 nuits. Tant qu’à faire, partir loin à ce prix, seul ou en famille, est possible en louant, par exemple, une villa de luxe sur les hauteurs de Toiny à Saint-Barthélemy avec une vue époustouflante sur l’océan, une piscine chauffée et un jaccuzzi à disposition, une semaine, vol compris. 9 500 euros, c’est également le prix d’un séjour de deux semaines proposé par une agence ad hoc pour s’offrir des « vacances en zones de crises », comme on l’apprend dans Offscreen de Gabriela Löffel. Un « voyage d’aventure », comme il a été entrepris par un jeune Suisse souhaitant s’offrir « une récompense » à la fin de ses études. « Un voyage qui vaille le coup. » D’abord en Iran, puis en Afghanistan.

Après s’être intéressée de très près ces dernières années à un camp d’entraînement militaire américain installé en Bavière (Setting, 2011), Gabriela Löffel qui, en 2010, réalisait déjà The Easy Way Out en s’appuyant sur une discussion surprise au bar d’un hôtel non loin de ce même camp américain, nous livre aujourd’hui Offscreen (2013). Dans la prolongation des autres travaux, Offscreen dénonce une situation liée aux guerres du Moyen Orient et politiquement tolérée par notre société bien pensante. L’artiste découvre ses sujets sur Internet, puis procède à un travail d’enquête. Elle réunit dans un premier temps une solide documentation qu’elle déconstruit par la suite avant d’en recréer un scénario qui ne peut qu’éveiller l’esprit critique du spectateur tout en évitant les terrains glissants du voyeurisme, du jugement facile ou de la synthèse trop rapide.

L’installation Offscreen présente trois écrans qui plongent le visiteur dans trois scénarios visuels projetés parallèlement tout en étant accompagnés par un même récit en voix off : le récit d’un voyage « en zones de crises ». Passé le premier mouvement de caméra balayant un rideau de scène, le théâtre peut commencer. Sur des fonds d’images de qualité, qui ne sont en rien illustratives, la voix d’un homme raconte alors non sans fierté cette expérience qui l’a fait « participer à l’histoire ». Comme dans The Easy Way Out, ou dans Setting, dans Offscreen Gabriela Löffel ne pointe pas sa caméra précisément sur le sujet dont il est question. Elle trouve des moyens imagés de mettre en perspective les propos recueillis en insistant sur le décalage qui existe entre le réel et le vécu, la projection et l’expérience, la réalité et la mise en scène. Orchestrés par l’artiste, les constructions de boîtes en carton, les travellings à l’intérieur et à l’extérieur d’un avion de ligne, les répétitions de cascadeurs professionnels soulignent l’artifice, le décor, la rupture d’avec le vrai monde.

Le protagoniste d’Offscreen a donc trouvé sa destination, originale et atypique : une chose qu’il se doit d’expérimenter avant d’avoir « un emploi fixe ou une famille… ». Et profiter également d’une destination « sans touristes ». Enfin, « ne pas perdre son temps », comme tant d’autres le font « en lézardant sur une plage ». Son histoire – adaptée à partir d’une vraie interview, puis retravaillée avant d’être lue par un comédien professionnel – capte l’attention du visiteur qui, affublé d’un casque audio pour l’écouter, ne peut que difficilement couper court à la densité du contenu. Plus de 600 photographies ont été prises par le jeune étudiant lors de ce voyage. Aucune de ces 600 images ne vient pourtant prendre place dans les vidéos de Gabriela Löffel. Bien au contraire, sa caméra filme par exemple les rues désertes d’une ville européenne ou des immeubles ternes qui, dans la mémoire collective de tout Occidental, lorsqu’elles sont accompagnées par un récit de guerre, font penser inévitablement à la Seconde Guerre mondiale…plus loin, les plans révèlent finalement l’arrière d’immeubles …et surtout les échaffaudages de décors. Ceux des studios cinématographiques de Babelsberg à Potsdam, là où a notamment été tourné Le Pianiste de Roman Polanski.

Les mises en relation avec l’histoire, l’actualité, les médias, mais également avec le cinéma, la narration s’imposent d’elles-mêmes. Le travail de Gabriela Löffel n’est là ni pour documenter ni pour relater ni pour condamner, il permet au visiteur de comprendre par lui-même, grâce à la construction du récit proposé, un état de fait pour le moins alarmant… quelle frontière existe-t-il encore entre le quotidien et les lieux en guerre ? Adressé à une génération habituée au zapping, le dispositif présente donc trois sources visuelles et deux sources sonores (l’histoire narrée dans le casque et un son de bruissement sourd emplissant la salle d’exposition) qu’il s’agit de combiner entre elles afin de saisir le propos d’Offscreen. Le spectateur regarde, écoute et est invité à se déplacer physiquement dans l’espace de l’exposition entre des écrans monumentaux. Des conditions propices au déclenchement d’une réflexion qui s’impose devant cette nouvelle production, percutante, de l’artiste bernoise.

Karine Tissot
Historienne de l’art et directrice du Centre d’art d’Yverdon-les-Bains

Halle nord, Genève