Le Courrier 07.12. 2013

“Millefeuille”
Samuel Schellenberg

Le Suisse Peter, appelons-le comme ça, avait 9500 euros à dépenser pour deux semaines de vacances. Plutôt qu’une croisière suite-balcon dans les Caraïbes ou un séjour thalasso-plongée aux Maldives, il a choisi l’Afghanistan. Avec garde du corps, Talibans à l’horizon, riz-kébab trois fois par jour et testament à rédiger avant le départ. Un choix incongru, pour ne pas dire autre chose, qui est à la base d’Offscreen (2013), impressionnante installation vidéo de Gabriela Löffel à découvrir à l’espace d’art Halle Nord, à Genève. «Je me demandais qui était intéressé par ce genre de voyages organisés… » La réponse tient en 28 minutes, sur trois écrans et d’innombrables couches pour déconstruire les propos d’un homme qui n’avait pas grand-chose d’un Rambo. La multiplication des strates, c’est la spécialité de la Bernoise. Elle en rajoute à chaque travail, complexifiant un peu plus une démarche qui ne tient ni de la documentation, ni de la fiction, mais d’une mosaïque de réinterprétations, traductions ou recadrages du langage. Le tout dans l’optique d’inviter les spectateurs à créer des liens, «un peu comme si je donnais du jaune et du rouge pour qu’on pense orange. Ou plutôt, pour qu’on interroge ces images qui forment nos avis sur la guerre ou la politique», explique la jeune quadragénaire dans l’ambiance chaleureuse du Bâteau-Lavoir, à deux pas d’une Halle Nord un peu trop fraîche pour qu’on s’y éternise. Mèches grises, léger accent Suisse alémanique et tutoiement d’office, elle précise tout de même «éviter d’être didactique».

CARTON-PÂTE

Notre rendez-vous pour voir Offscreen, un peu plus tôt dans la matinée, avait été repoussé d’une heure pour cause de problèmes techniques: l’installation est complexe à lancer. Casque audio sur les oreilles, les spectateurs suivent le voyage de Peter en Afghanistan. Ce n’est pas le protagoniste qui parle mais un acteur, invité à faire vivre un texte inspiré des cinq heures d’interviews réalisées par Gabriela Löffel. On y apprend que le jeune homme a voulu s’offrir une «récompense» à la fin de ses études – une parenthèse spéciale avant une vie qu’il prévoit normale (travail, mariage, enfants). Et s’il est excité d’avoir assisté par hasard au ballet des hélicoptères partis pour tuer Ben Laden, au Pakistan, il regrette l’annulation d’un cours de déminage prévu au programme: il se réjouissait d’«aider». Sur les écrans, les images formellement très belles sont celles des studios de Babelsberg à Potsdam, où ont été tournés Metropolis, L’Ange bleu ou, plus récemment, Stalingrad et Le Pianiste. La caméra remonte une rue de carton-pâte évoquant la Seconde Guerre mondiale, et suit en parallèle une troupe de cascadeurs. Rien à voir avec les paysages traversés par Peter: la référence au cinéma permet de poser de nombreuses questions et de détourner l’attention pour mieux la recadrer sur l’essentiel. Qu’est-ce que le réel? Qui des médias ou de ces fabriques d’images façonnent véritablement notre vision des guerres et de la géopolitique mondiale?

MIEUX QUE LE JOURNALISME

Au clair sur ce qu’elle veut, profondément réfractaire au compromis «c’est exclu, je n’en ferai jamais! A part peut-être avec les équipes de tournage ou les techniciens» –, Gabriela Löffel s’est lancée dans des études artistiques après avoir pratiqué la peinture en autodidacte et séjourné à Berlin. Elle était motivée par la possibilité de «questionner différemment» ou d’«avoir en main un outil puissant» – l’art. Plus tard dans la conversation, elle ajoutera que c’est aussi parce qu’elle est «très curieuse» et que dans ce cas, «l’art est encore mieux que le journalisme. Je peux vraiment faire ce que je veux.» Etudier à Berne ne l’intéressait pas. «J’ai eu envie d’aller dans un autre univers, dont je ne parlais pas la langue»: elle choisit la ville au jet d’eau, au détriment de Zurich, avec des études à l’Ecole supérieure des beaux-arts, entre 2000 et 2005. Elle intègre immédiatement le milieu de la culture autogérée et des squats. «J’avais vraiment l’impression que Genève était un laboratoire, pas une entreprise.» Durant ses études, qu’elle passe en partie à Vienne, elle pratique d’abord la peinture, «comme tous ceux de [sa] génération», s’amuse-t-elle. Elle passe à l’image en mouvement lorsqu’elle veut aborder des sujets politiques: «J’ai eu besoin de ça pour éviter les pièges.» Elle lit beaucoup, de Judith Butler à Susan Sontag en passant par Karl Kraus, autour de thématiques centrées sur le genre, la guerre ou les médias. Ses premières oeuvres impliquent moins de couches qu’Offscreen, mais tout de même. Dans Fokus (2003), par exemple, elle filme quatre femmes tirant au pistolet, la caméra cadrée sur leur visage concentré – on ne voit pas l’arme. Le son reproduit la respiration des protagonistes, avant de se couper une fois le coup parti. Dans Fallbeispiel (2006), à voir en ce moment au Centre d’art contemporain d’Yverdon les-Bains, des danseurs tombent les uns après les autres. On ne voit pas leur chute: on l’entend. Et plus récemment, l’installation Setting (2011) rapportait– par l’entremise de comédiens – les témoignages de figurants engagés dans un camp d’entraînement militaire étasunien en Bavière, dernière étape avant le conflit irakien. A l’image, un bruiteur et son intrigant matériel donnent corps aux récits de ces «Arabes de service», en général interprétés par des Allemands.

MOTS GLAÇANTS

Le monde et ses conflits s’invitent aussi dans la toute dernière oeuvre de Gabriela Löffel, Embedded Language (2013), encore inédite, autour du récit d’un négociant d’armes polonais rencontré lors d’une foire spécialisée. En résidence à Montréal, l’artiste a par la suite organisé le doublage de l’interview. Au final, l’oeuvre s’intéresse en premier lieu au processus de décomposition du discours pour le «traduire» en partition de doubleur, avec pauses, hésitations et autres rires nerveux. Les mots cyniques du marchand de mort, lorsqu’ils parviennent tout de même à la surface, n’en sont que plus glaçants. Toujours très accessibles malgré leur complexité, les oeuvres de Gabriela Löffel sont difficilement vendables en galerie: les financements de ses pièces viennent principalement des collectivités publiques et des nombreuses distinctions ou bourses reçues depuis 2006. Aussi, des travaux comme Offscreen ou Embedded Language prennent jusqu’à deux années pour voir le jour. «Je veux à tout prix éviter les raccourcis: le temps devient un filtre», explique Gabriela Löffel. Et il permet aussi de rajouter quelques couches, le cas échéant.

Halle Nord, 1 pl. de l’Ile, Genève, jusqu’au
14 décembre, ma-sa 14h-18h, www.act-art.ch

Samuel Schellenberg

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